14 août 1959, le Soleil brille sur le Pacifique

Dernière mise à jour : 12 sept. 2020

Texte de Julien F.

Le 14 août 1959, un satellite artificiel réalisait la première photographie de la Terre depuis l’espace. Il s'agit de l’un des objectifs d'un des tout premiers satellites américains. Terriblement trouble, pas franchement interprétable et demandant une bonne dose d'imagination, cette photographie marquait pourtant une étape importante dans les premières explorations humaines au-delà de l’atmosphère terrestre. En voici l'histoire esquissée.



Atteindre l’espace sur fond de guerre froide

Dès les années 50, la guerre froide entre les Etats-Unis et l’URSS va stimuler de nombreuses recherches et des programmes spatiaux dans les deux camps, en parallèle de la course pour le développement des technologies et arsenaux nucléaires. Les progrès réalisés lors de la Seconde Guerre Mondiale, culminant avec les missiles allemands de longue portée comme le V2, rendent possible la projection de charges dans la haute atmosphère, puis en orbite. Si les militaires s’intéressent de très près à ces nouveautés, elles ouvrent aussi la voie à l’exploration de l'espace, l’objectif intime des plus idéalistes contributeurs et contributrices à l'industrie aérospatiale naissante.

Américains et Soviétiques annoncent officiellement dès 1955 leurs volontés concurrentes de lancer un satellite artificiel en orbite dans les années à venir. Le premier lancement couronné de succès est celui de Spoutnik 1 en octobre 1957. Plutôt rudimentaire, de moins de 60 centimètres de diamètre et seulement capable d’émettre un bip très caractéristique qui sera capté par maintes radios tout autour du globe, il orbite quelques dizaines de jours autour de la Terre. Les Russes démontrent ainsi aux yeux du monde leur avancement technologique. Ceci inquiète considérablement l’opinion américaine - on parle alors de la crise du Spoutnik - avec pour conséquence d'accélérer les efforts militaires et scientifiques aux Etats-Unis.

Le programme Explorer

Plusieurs programmes spatiaux sont développés dans différentes branches de l'armée américaine. S'il n'est pas le premier programme à être inauguré dans ce sens, Explorer est celui qui permet le lancement du premier satellite américain. Il s'agit de la mission Explorer 1 effectuée en février 1958, quatre mois après Spoutnik 1. Le récent succès soviétique rend cette mission cruciale pour démontrer les capacités américaines dans le domaine spatial. L'équipe de l'ingénieur allemand Wernher von Braun, père des missiles V2 et contributeur majeur des programmes spatiaux américains, est derrière la réussite technique de cette mission. Elle permet notamment de mettre en évidence la présence dans la haute atmosphère d'une zone fortement soumise aux vents solaires appelée la ceinture de Van Allen, responsable notamment des aurores boréales et australes.


L'année 1958 est aussi l'occasion de la création de la National Aeronautics and Space Administration, ou NASA. Un de ses objectifs principaux, porté par le président américain Dwight Eisenhower, est de fédérer les efforts de nombreuses équipes dans les programmes spatiaux gérés par l'armée. Point remarquable, la NASA ne dépend pas de cette dernière et se veut dès sa création une agence gouvernementale civile. Ceci n'est pas sans créer des tensions et des résistances dans les divers projets développés et gérés jusqu'alors en haut lieu par des militaires.


Le programme Explorer est constitué de missions courtes. Une de ses ambitions initiales est bien sûr de tester et d'améliorer les capacités de satellisation, mais il poursuit depuis ses premières missions des objectifs scientifiques clairs et multiples qui ont permis d'affiner notre compréhension de l'espace. Programme toujours très actif, sa centième mission, dors et déjà programmée, devrait avoir lieu en 2023.


La mission Explorer 6

Explorer 6 est un petit satellite en forme de sphère, avec quatre panneaux solaires lui permettant de capter l'énergie du Soleil une fois en orbite. Le rapport scientifique de la mission, rendu public quelques années plus tard, commence en ces termes : "Le 7 août 1959, la NASA a lancé son premier satellite scientifique, Explorer VI, avec succès". Il s'agit du premier satellite dont le lancement est officiellement confié à la NASA, l'agence ayant repris en main le programme Explorer, initié avant la création de l'agence civile, témoignage de la politique d'unification des efforts spatiaux américains.

Le satellite est émis sur une orbite elliptique très allongée parcourue en 12 heures environ, le point le plus proche n'étant qu'à 240 km d'altitude alors que le plus éloigné dépassait 40 000 km. Les objectifs de la mission sont multiples. Explorer 6 collecte des données renseignant sur les rayons cosmiques (jets de matière, surtout des protons en majorité issus du Soleil, présents hors de l'atmosphère et dont ce dernier nous protège), sur le magnétisme terrestre, sur les radiations dans la ceinture de Van Allen, sur la propagation des ondes radios dans l'atmosphère supérieur ou encore sur la présence et l'intensité des micro-météorites. La mission prévoie également comme objectif secondaire de photographier la Terre pour en observer la couverture nuageuse. C'est ainsi que la première image de la Terre est prise, à une altitude d'environ 27 000 kilomètres. Il s'agit d'une vue du Pacifique au-delà du Mexique, qui fut transmise à une station située à Hawaï. Le dispositif photographique était prévu pour une vue de faible résolution, mais la qualité n'est pas suffisante pour être exploitée scientifiquement.

L'espace au-delà de l'atmosphère est encore très mystérieux à la fin des années 1950. Explorer 6 participe à cet effort considérable pour y effectuer des mesures précises. Le dernier objectif d'Explorer 6, qui met fin à la mission, est réalisé le 6 octobre 1959. Un missile balistique doit démontrer sa capacité à mettre hors service un satellite cible. Le missile, non chargé pour l'expérience mais amené à être muni d'une arme nucléaire en situation réelle, passe à une distance de 6 kilomètres de sa cible, distance jugée suffisante pour détruire le satellite : c'est un succès. Explorer 6 continue d'orbiter autour de la Terre jusqu'à 1961, où son entrée dans l'atmosphère conduit à sa désintégration.

Photographier la Terre après Explorer 6

À partir de l'année 1957, les progrès dans l'exploration spatiale sont extrêmement rapides. Seulement un an après la mission Explorer 6 a lieu le lancement du premier satellite d'observation météorologique, TIROS-1. Orbitant pendant presque quatre-vingt jours et émettant plus de 20 000 photographies, il démontre qu'il est possible de comprendre, suivre et surveiller la couverture nuageuse depuis l'espace. TIROS-1 livre notamment la première photographie télévisuelle prise depuis l'espace, qui révèle pour la première fois des formations nuageuses à grande échelle en forme de spirale. On reçoit également une confirmation visuelle que la Terre est ronde, au cas où certains en douteraient, ce que la photographie d'Explorer 6 illustrait de façon bien moins convaincante.

La première photographie d'une pleine Terre totalement illuminée, prise avec le Soleil dans le dos du photographe, date de 1972. Elle est l'oeuvre de l'équipage d'Apollo 17, la dernière des missions du programme spatial ayant conduit douze hommes sur la Lune. Les astronautes d'Apollo 17, alors à quelques 45 000 kilomètres de chez eux, l'appellent la Bille Bleue (The Blue Marble). Très impressionnante avec sa vue superbe sur l'Antarctique, il s'agit d'une des photographies les plus reproduites de tous les temps. On la retrouve le plus souvent, par convention, avec le pôle Sud placé en bas. Cependant, lors de la prise originelle le pôle Sud était situé en haut.

Que de progrès en 13 ans depuis la photographie confuse de l'océan Pacifique par Explorer 6 ! L'histoire du premier satellite artificiel américain nous a permis d'effleurer les efforts scientifiques colossaux déployés depuis les années 1950 pour comprendre l'univers au-delà de la fine couche d'atmosphère où se joue l'histoire de l'humanité.


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Remarques


Pour faciliter la lecture du document, le masculin générique est utilisé pour désigner les deux sexes. Il suffit de cliquer sur les images pour accéder à leur source. Le texte a bénéficié des retours de Yann S. et de l'édition de Laurène D.


Quelques sources

  • La description de la mission Explorer 6 en anglais sur le site de la NASA. Voici aussi la page de présentation de la mission Explorer 1.

  • Le rapport scientifique officiel émis 5 ans après la mission et récapitulant les résultats scientifiques obtenus est accessible ici.

  • Une très courte vidéo en anglais sur la mission Explorer 6, avec une représentation du lancement et de la mise en orbite, ainsi que des détails sur le déroulement de la mission.

  • Depuis la photographie Blue Marble, très peu d'images non-reconstruites montrent la Terre observée entièrement sans ombre. Il a fallu attendre 2015 et une photographie du satellite Deep Space Climate Observatory pour qu'une seconde photo soit prise, qu'on peut voir ici.

  • La liste des missions Explorer sur Wikipedia.

Au delà de notre sujet :

  • Une vidéo de la chaine Astronogeek sur la mission Spoutnik 2 et le séjour spatial du premier animal dans l'espace : la chienne Лайка, ou "petit aboyeur" en russe.

  • Nous avons évoqué en passant Werhner von Braun, l'ingénieur allemand exilé aux Etats-Unis après la chute du troisième Reich. Voici une vidéo sur le destin peu commun de celui qui est derrière la fusée ayant conduit les premiers hommes sur la Lune, sur la chaîne YouTube Mamytwink pour l'émission Histoires de guerre.

  • La chaîne YouTube Stardust présente un contenu très riche sur l'exploration spatiale, avec par exemple de nombreuses vidéos sur les missions Apollo. La dernière mission lunaire, pendant laquelle fut prise The Blue Marble, est traitée ici.


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